Une mission de facilitateur

Moe-kan est mandaté par le Groupement : LE FOURNEAU Centre National pour les Arts de la Rue et en Espace Public, et PASSERELLE (Centre d’Art Contemporain) à Brest, pour accompagner la construction de mobiliers dans une démarche artistique participative au Plateau des CAPUCINS (Brest 29). Pour réaliser ces structures dans les règles de l’art, celles-ci passent donc sous le microscope de Jean-Marie Cozic, contrôleur de chez Dekra (agence de Brest). Ce dernier, spécialisé dans le contrôle de bâtiment, sort donc de son champ d’action principal en intervenant dans cette aventure. Il a donc bien voulu répondre à nos questions sur son parcours, cette mission et comment il ressent ce milieu qui n’est pas le sien.

 

 

Moë-Kan : Comment arrives-tu chez Dekra ?

Jean-Marie COZIC : Après une prépa, j’ai fait une école d’ingénieur, l’ESTP[1]. J’ai choisi celle-là, car, comme tout le monde en sortant de la prépa, j’ai simplement été dans l’école la plus cotée pour laquelle j’ai réussi le concours ! Je ne connaissais pas vraiment la filière travaux publics à laquelle prépare cette école. J’ai donc ensuite commencé à travailler dans ce domaine, d’abord avec des stages à Brest (travaux publics), à Madagascar (terrassement), à Rennes (de nouveau travaux publics) dans les réseaux souples : EDF, éclairage public, gaz, télécoms. J’ai évolué dans ce milieu pendant cinq ou six ans. Il s’agissait d’abord d’études de coûts, puis de conduite de chantiers extérieurs. Je suis alors chez SPIE TRINDEL qui est devenue AMEC SPIE puis SPIE.

Cela ne me plaisait pas. C’était dur humainement, les relations avec les clients étaient souvent conflictuelles, le management des chefs d’équipes plus âgés que moi n’était pas évident. Je ne voyais pas mon avenir dans ce métier. En discutant avec un copain qui bossait chez SOCOTEC, et qui avait fait face aux mêmes difficultés que moi, j’ai décidé de suivre son chemin et d’aller en bureau de contrôle vers 2005 ou 2006. Ma femme étant à Brest, j’ai contacté les bureaux de contrôle locaux qui n’avait pas de place pour moi. Pendant huit mois, j’ai donc travaillé sur un chantier d’éolienne pour Eiffage dans le centre Finistère. Je représentais l’entreprise sur place. En revenant sur Brest, une fois ma mission terminée, je les rappelle sans succès. Une semaine après, j’ai un appel du Bureau Veritas.

Pendant six ans, j’y suis chargé d’affaires contrôle technique. Cela veut dire essentiellement travaux de construction, rénovation. Le contrôle technique est né de la loi Spinetta du 4 janvier 1978. Il faut savoir qu’après la guerre, on a reconstruit vite et plutôt mal. Il y a beaucoup de malfaçons. Les maitres d’ouvrages récupéraient leurs bâtiments impropres à leur destination. Ils attaquaient et gagnaient, car ils étaient dans leur droit, mais cela prenait tellement de temps à être jugé qu’ils finissaient sur la paille. D’où la Loi Spinetta fondée sur la présomption de culpabilité pour les gens du bâtiment. Depuis, si les entreprises sont attaquées, elles sont sommées de payer d’abord, l’issue des procédures pouvant revenir sur cette décision. Les entreprises prennent donc une assurance dommage-ouvrage. Les assurances assurent à partir du moment où un contrôleur technique passe sur les chantiers. En outre, le contrôle technique est obligatoire pour les gros bâtiments ERP[2] (Il s’agit de ceux qui accueillent plus de 200 personnes en public), ceux qui font plus de 28 mètres de haut, et/ou qui ont un de porte-à-faux de plus de 7 mètre.

Mon rôle consiste à vérifier si l’équipe conceptrice a conçu un ouvrage qui tient la route mécaniquement, qui respecte la règlementation en termes de prévention incendie, d’accessibilité. Je peux également intervenir sur des missions annexes comme l’acoustique, le thermique… J’effectue ces contrôles sur des logements, des bâtiments industriels ou tertiaires, et des ERP.

Après Veritas, je suis entré chez Dekra chez qui je travaille depuis cinq ans.

 

Intervenir dans des chantiers moins « classiques »

 

Moë-Kan : Pourquoi être passé de chez Veritas à Dekra ?

Jean-Marie COZIC : Dans un moment compliqué où j’étais réellement surchargé, j’appelle mon chef pour être rassurer sur le fait que cette situation ne serait que temporaire. Je n’ai pas été rassuré. Au final, il me raccroche au nez, par erreur. Juste après, j’ai un appel de chez Dekra pour me proposer un poste. J’y suis allé.

 

MK : Comment s’est effectuée ta rencontre avec le milieu du spectacle ?

JMC : J’ai été appelé en par Sébastien Bellec pour vérifier des structures pour le Fourneau. Je suis arrivé à une réunion pour ce dossier.

 

MK : Rien avant ?

JMC : Non, mais dans ma vie personnelle, si. Je vais régulièrement au Quartz[3] où je suis abonné.

 

MK : Tu imaginais que tu interviendrais un jour le milieu du spectacle ?

JMC : Non, mon métier n’a pas grand-chose à voir, et je ne connais pas les gens dans le milieu du spectacle. Par contre, je suis déjà allé contrôler des installations techniques, structures, scènes, sur les fêtes de Douarnenez. Ils mettaient une scène pour les concerts avec les pieds dans l’eau ! Les pompiers ont donc demandé à ce que quelqu’un contrôle la scène. J’en ai donc contrôlé la stabilité. A côté de cela, il y avait de petites tribunes que j’avais également été mandaté pour vérifier.

 

MK : C’est donc ton premier contact avec le milieu du spectacle, et ensuite, tu interviens avec nous sur le mobilier construit de façon participative et chapeauté par le Fourneau. [4] Par rapport au milieu que tu as l’habitude de côtoyer, quelles différences constates-tu ?

JMC : Nous sommes dans des choses fabriquées très rapidement façon « coup de canon », par exemple dans le cadre d’une scène montée en trois jours avec des longues journées de travail. Cela reste cependant des professionnels qui interviennent. Pour le mobilier, ce sont des personnes avec des formations de charpentiers. Dans ce cadre, cela ne change pas grand-chose. Ce n’est certes pas un chantier classique, de type bâtiment. On se pose d’autres questions, la structure est différente, mais je trouve cela intéressant.

 

MK : Pour nous aussi, ce mobilier est un choc culturel, parce que ce mobilier est censé rester là. Alors que nous sommes plutôt habitués à arriver, puis à repartir à plus ou moins brève échéance.

JMC : En tout cas, je trouve que pour les éléments déjà réalisés, c’est du beau travail. Tout est calculé. Non seulement c’est vissé, mais renforcé avec de la colle. C’est vraiment bien fait. Dans ce cadre, j’adore discuter avec les chefs de chantier pour qu’ils m’expliquent la manière dont ils mènent leur affaire.

 

Ne pas être l’empêcheur de tourner en rond


MK :La rencontre, c’est une des choses qui t’intéresse dans ton activité ?

JMC : Oui. Si tu te contentes d’arriver, de faire ton contrôle et de dire « c’est bon » ou « c’est pas bon », ce n’est pas le métier le plus passionnant ! Du coup, tu passes pour l’empêcheur de tourner en rond.

 

MK : Tu continues à apprendre à travers toutes ces rencontres ?

JMC : c’est certain.

 

MK : tu évoquais l’image de l’empêcheur de tourner en rond. Cette image est encore valable pour les organismes de contrôle ?

JMC : Oui, même si nous sommes un peu dans le même bateau. En effet, nous ne sommes pas des censeurs, notre but est que cela fonctionne. Nous sommes là pour qu’une fenêtre ne prenne pas l’eau, que l’étanchéité joue son rôle, par exemple. Les entreprises ne sont pas toujours dans les clous dans ce qu’elles font, mais ce n’est pas forcément mauvais. Ce n’est pas parce que dans le référentiel il est écrit qu’il faut faire comme cela, et qu’ils ont fait un tout petit peu à côté, que c’est forcément mauvais.

Quand c’est litigieux, on discute. Ce matin, j’ai passé un peu de temps parce que nous ne sommes pas tous d’accord, mais le but reste d’avancer dans le même sens. Et, en général, cela se passe bien !

 

MK : Quelles sont tes obligations, en tant que chargé d’affaires d’un organisme de contrôle en termes de veille réglementaire ?

JMC : Nous n’avons personnellement pas d’obligation. C’est notre direction technique qui nous distille l’information. Le tri sur ce qui nous est pertinent est fait par la direction technique. Je consulte ces informations qu’elle nous propose. J’ai accès à tous les référentiels, par exemple comment on pose du sol PVC, comment on monte de la maçonnerie, etc.. c’est-à-dire tous les DTU, les documents techniques unifiés[5]. En plus j’ai accès à une base interne Dekra où la direction technique répond à des questions techniques lorsque le sujet n’est pas clair. Cela permet d’avoir la même ligne de partie pour tous les chargés d’affaires en France. Nous avons la possibilité de joindre des spécialistes pour chaque corps de métier.

 

Une question d’affinité

 

MK : Question peut être stupide, mais pour un organisateur d’événement, quel est la valeur ajoutée d’appeler telle agence Dekra au lieu de telle agence Véritas ?

JMC : Je n’en vois pas. En fait, nos clients ont affaire à un chargé d’affaires. Dans certains cas exceptionnels, par exemple une salle de spectacle avec une charpente non commune, on peut discuter de l’efficacité et de la reconnaissance de la direction technique des différents bureaux de contrôle. Mais nos clients n’ont affaire qu’à une seule tête. Je pense que si un client travaille avec moi, ce n’est pas forcément pareil que s’il travaille avec mon collègue. Nous n’avons pas tous les mêmes sensibilités, la même façon de réfléchir. Il existe des maitres d’œuvres qui choisissent eux-mêmes les bureaux de contrôle pour le client. Mais ils conseillent d’appeler plutôt monsieur machin de chez Veritas dans cette région, plutôt monsieur machin de chez Dekra dans telle autre région etc….

C’est plus une histoire d’affinité avec des chargés d’affaire qu’une histoire de valeur ajoutée de Dekra face à Véritas.

 

MK : Pour toi, c’est donc plus la relation humaine que l’organisme ?

JMC : Exactement.

 

Pas de risque zéro


MK :Quel est ton plus mauvais souvenir professionnel ?

JMC : Je n’ai jamais été confronté à des bâtiments qui s’écroulent. Quand il y a un sinistre, cela fait toujours mal au cœur. Tu te demandes ce que tu aurais pu faire pour l’éviter, mais malheureusement tu ne peux pas tout éviter.  Je ne sais pas si on peut le dire….

 

MK : c’est écrit dans la règlementation, le risque zéro n’existe pas.

JMC : Si je veux tout éviter, je bloque tout. Les mauvais souvenirs, c’est plutôt les moments où je suis passé à côté d’un truc, et que la commission de sécurité m’est tombé dessus. Ça, je ne le vis pas bien.

 

Ne pas être juge et partie

 

MK : Et ton plus joli souvenir ?

JMC : Je ne suis pas certain d’avoir de plus jolis souvenirs. J’aime particulièrement les réunions de conception où nous participons en amont.

 

MK : C’est une part de créativité ?

JMC : Non, nous n’avons pas le droit de faire de la conception. Dans notre mission, c’est marqué noir sur blanc. On ne peut pas être juge et partie.

Par exemple : J’ai un gros œuvre qui me dit « je vais faire un escalier et les marches vont faire 18 cm de hauteur, qu’en pensez-vous ? » moi, je lui réponds que ce n’est pas bon. Il me demande alors la bonne hauteur. Je lui explique alors que je n’ai pas le droit de lui dire. Il va me dire alors « 17 cm ? – Pas bon – 16 ? – Bon. »

 

Un rôle de caution peu agréable

 

MK : Comment vois-tu l’évolution de ton métier ?

JMC : C’est de plus en plus dure. Je sais, ça fait un peu cliché. Mais, on nous demande de plus en plus d’attestation de fin de chantier. Il y a de plus de normes, par exemple l’accessibilité handicapé depuis 2006, ou en habitation, les attestations concernant l’acoustique. Nous devons vérifier donc l’acoustique, la thermique… nous avons de plus en plus de choses à voir pour des prix de plus en plus bas, et un temps à consacrer aux dossiers de plus en plus réduits. En parallèle, les techniques évoluent énormément, par exemple les couvertures photovoltaïques, l’utilisation du bois qui se développe. Sur les chantiers, les maîtres d’ouvrages prennent un bureau de contrôle parce que c’est une assurance supplémentaire. En cas de sinistre, le bureau de contrôle en payera 15%.

 

MK : Pourquoi évoques-tu ce chiffre de 15% ?

JMC : Parce que c’est ce montant, en général. 50% pour l’entreprise, 35% pour le maître d’œuvre et 15% pour l’organisme de contrôle. Le problème est que dans les dix ans, des entreprises peuvent péricliter. Pas les bureaux de contrôle. Dans ce cadre, ce n’est pas très agréable, tu es juste là comme caution.

 

Une rigueur inattendue

 

MK : Est-ce que le fait de côtoyer les gens du spectacle t’a amené à modifier ta façon de travailler ?

JMC :  Non, je ne pense pas. Pas encore !

 

MK : C’est plutôt ton expérience du métier qui te permet de mieux apprécier cette collaboration ?

JMC : Tout à fait, cela aurait été pour moi moins agréable en début de carrière. Là, je suis moins « procédurier ». Je suis plus confiant, et donc, j’irai moins embêter les entreprises. Si par exemple  il y a deux fixations de douze, en calculant rapidement l’effort,  je n’aurai pas besoin de demander la note de calcul.

 

MK : As-tu trouvé chez nous plus ou moins de rigueur par rapport au bâtiment ?

JMC : Je ne m’attendais pas, en commençant à travailler avec toi, à une manière de travailler aussi carrée. J’avais peur d’être la personne derrière, en train de retenir les chevaux sauvages ! Je suis agréablement surpris par cette rigueur.

 

Le choix de l’autonomie

 

MK : Que voudrais-tu dire à quelqu’un qui voudrait travailler pour un organisme de contrôle agréé ?

JMC : Ce que j’apprécie dans ce métier, c’est le fait d’avoir presque sa petite entreprise. Tu es autonome dans la gestion de tes affaires. Si j’appelle mon chef, qui, de plus, est loin, c’est parce que j’ai un souci ou pour lui raconter une blague ! Il ne me demande pas grand-chose et je ne lui demande pas grand-chose. Je n’ai pas apprécié dans mon ancien métier lorsque j’avais des équipes à gérer. Je n’ai pas apprécié cette relation d’être chef avec mes collègues. J’étais peut-être trop jeune. Alors que dans cette branche, nous sommes tous des chargés d’affaires. Cela ne nous empêche pas de nous parler, c’est même un plaisir d’échanger avec eux. C’est très varié, et donc, extrêmement intéressant. Aucune école ne prépare à ce métier, à part peut-être un DUT.


MK :Quelle est la compétence que tu penses être obligatoire de posséder pour être chargé d’affaires ?

JMC : Du savoir-vivre, de l’intelligence du contact et savoir rechercher dans les documents. Il y a certes des compétences techniques, mais cela, tu l’apprends très vite. Pour contrôler des ferraillages de poutres j’applique des règles de 3. C’est très simple ! Nous ne sommes pas un bureau d’étude. Aujourd’hui avec les Eurocodes[6], nous ne faisons plus grand-chose à la main. Beaucoup de choses sont faites par ordinateur. C’est différent de ma mission avec vous, où tout est fait à la main par Jean-Pierre Aubry.

 

MK : Quelles sont les perspectives pour toi chez Dekra ? C’est avoir plus d’affaires ? De plus grosses affaires ? De devenir chef de service ?

JMC : Ce n’est pas le même métier. J’aime bien ce que je fais. En plus, à force de travailler ici, tu finis par connaitre les gens.

 

MK : Transmettre ?

JMC : Quand j’étais chez Veritas, j’étais spécialiste façades. Deux fois par an, nous allions à paris voir les spécialistes nationaux. Nous retournions ensuite faire le tour des agences transmettre ces informations. C’était très agréable, et quand les gens avaient des questions, nous étions le premier relais. Je trouvais cela super.

 

MK : As-tu vu les pratiques de coût et les pratiques salariales changer ?

JMC : Nous avons divisé nos prix par deux et notre périmètre de vérification a été multiplié par deux en cinq ans. Tu fais donc différemment ton métier.

 

MK : Qu’est ce qui te ferais arrêter ce métier ?

JMC : Que nous n’ayons plus le temps de rien faire autrement qu’en survolant, ce qui me contraindrait à abaisser mon niveau d’exigence.

 

[1] https://www.estp.fr/

[2] Etablissement Recevant du Public

[3] http://www.lequartz.com/

[4] https://www.lafabriquedescapucins.com/

[5] https://fr.wikipedia.org/wiki/Document_technique_unifi%C3%A9

[6] https://normalisation.afnor.org/thematiques/eurocodes/

Crédits photos : Philippe Cuvelette

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